Contributions politiques Mandat 2026 - 2032

Municipales à Poitiers : pourquoi notre défaite ?

Les éléments de ce regard post-élection municipales sont autant d’ingrédients pour nourrir une feuille de route pour les années à venir. 2027 sera un jalon majeur pour notre avenir, mais à l’échelle locale, les échéances seront nombreuses, et notre capacité à relever la tête sera cruciale.

Perdre une élection, en particulier pour une équipe sortante, en particulier lorsqu’on ne l’a pas vu venir, c’est incontestablement une épreuve. C’est une immense déception collective. Cela entraîne beaucoup de remises en question. Et cela provoque un grand vide : au rythme effréné d’un mandat, d’une campagne, succède un « rien » vertigineux. Passé le contrecoup émotionnel immédiat de la défaite, tenter de comprendre est nécessaire, pour entendre ce qu’il faut entendre, pour avancer, pour pouvoir se projeter et « relever la tête, les yeux, les manches », pour reprendre les mots d’Amine Kessaci.

Ce billet est une analyse personnelle, sans prétention exhaustive ni scientifique : un regard politique plus tout à fait à chaud, mais pas tout à fait à froid. Il se fonde sur un regard, des regards croisés, sur la situation politique poitevine, et s’éclaire de quelques éléments d’analyse nationale, fondés notamment sur l’enquête Ipsos BVA-CESI pour Le Monde, le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès, telle que restituée par Le Monde le 12 avril dernier. Objectif de cette enquête : « dresser un dernier bilan des élections municipales et décrire le paysage politique dans lequel s’installera, dans les mois qui viennent, la campagne présidentielle ».

L’élection municipale de Poitiers a condensé à elle seule plusieurs phénomènes constatés en France, et plusieurs réalités locales. Aucun facteur ne semble pouvoir expliquer à lui seul la défaite de notre liste. C’est bien un effet « cocktail » qui me semble avoir joué, et que je souhaite questionner.

Partons de plusieurs avis entendus, de plusieurs questions qui se posent.

Un mauvais bilan ?

Assurément, on ne peut pas plaire à tout le monde. Et assurément, ce résultat doit nous interroger sur ce que l’on aurait pu faire mieux, faire différemment, ou mieux expliquer.

A l’issue de ces près de six ans de mandat, certains choix sont restés des marqueurs négatifs aux yeux de nombreuses personnes : la ville à 30km/h, l’extinction de l’éclairage public sont ceux que j’ai le plus entendu. Nous avions d’ailleurs au cours du mandat déjà fait le bilan, assumé des évolutions, pour prendre en compte les réactions suscitées par ces mesures, comme la mise en place d’horaires saisonniers pour l’éclairage public, et nous proposions de nouveaux ajustements pour le mandat qui s’ouvre.

Il sera essentiel de faire un bilan complet à froid du mandat 2020-2026, de manière humble et constructive à la fois, et pas simplement à l’aune des résultats électoraux.

Mais, pour cette élection municipale, je ne crois pas que ce soit ce bilan qui ait été sanctionné.

Comparaison sans doute la plus parlante pour moi : le score de second tour nous donne un nombre de voix équivalent à celui qui avait permis la reconduction d’Alain Claeys à la tête de Poitiers en 2014 : 10278 voix au 2nd tour en 2014 pour Alain Claeys, contre 10 417 voix au 2nd tour pour Léonore Moncond’huy. Notre volume de voix est donc celui qui permettait jusqu’à récemment la réélection d’un.e Maire, sans questionnement quant à sa légitimité.

Par ailleurs, entre 2020 et 2026, nous avons doublé notre nombre de voix au premier tour, alors même que nous étions dans un périmètre plus réduit (sans le PCF). Le score du second tour vient confirmer l’addition des voix des deux listes fusionnées.

Enfin, nous sommes, en France, l’une des seules listes assimilées écologistes arrivées en tête au premier tour, ce qui est notable pour une liste citoyenne soutenue par un nombre relativement réduit de partis.

Et dans le fond, la teneur des débats de premier tour, plutôt apaisés, n’a pas été très virulente contre les politiques de la municipalité Poitiers Collectif. Les principaux autres candidats, au premier titre desquels Anthony Brottier, proposaient plutôt des ajustements par rapport à ces mesures, pas des retours en arrière à 100%. Les annonces de début de mandat confirment cette orientation, sur les deux marqueurs identifiés ci-dessus : ajuster, plutôt qu’abroger.

En face ?

Les promesses du candidat victorieux ont été très axées sur les préoccupations quotidiennes de la ville : la propreté, les espaces végétalisés, le sentiment d’ordre… Ce sont des attentes légitimes. Ce sont même les services de base qu’une ville doit garantir à ses habitants.

Nous vivons une période particulière, marquée à la fois par une augmentation réelle de certaines incivilités et par une baisse du seuil de tolérance face à ces désagréments du quotidien. Dans ce contexte, ces sujets prennent mécaniquement une place beaucoup plus importante dans le débat public.

À cela s’ajoute, à Poitiers comme dans d’autres villes telles que Bordeaux, un biais de perception très fort à l’égard des municipalités écologistes. Dans l’imaginaire collectif, l’association semble bien installée : « ville écologiste » rimerait avec « ville sale » – de même qu’avec « ville anti-voiture », « ville anti-progrès » ou encore « ville trop tolérante avec la délinquance ».

Pourtant, le laxisme généralisé n’était pas la consigne donnée à l’administration. Nous avons au contraire mobilisé de nouveaux moyens, comme la création d’une Brigade verte, pour répondre plus efficacement à ces incivilités. Des difficultés internes ont existé, et elles font partie du bilan. Mais les sacs-poubelle sur les trottoirs ou les encombrants ne sont pas apparus en 2020 : ils existaient avant, et existent encore aujourd’hui…

Dans ce contexte, il suffit qu’un candidat fasse de la propreté ou de la « remise en ordre » un axe central de sa communication pour que cela devienne, dans l’esprit de beaucoup, le principal contrepoint au bilan des équipes écologistes — presque le symbole ultime d’une ville « bien gérée »… ou non.

Et en politique municipale, l’importance accordée à un sujet se mesure aussi à la place qu’on lui donne dans le récit public. Pour beaucoup d’habitants, ce qui est peu montré ou peu mis en scène finit rapidement par apparaître comme secondaire. Notre hiérarchisation de la communication municipale entre grands projets, transformations de long terme et gestion du quotidien pourrait donc être relue à l’aune de notre défaite, tant elle façonne la perception du bilan…

Mais surtout, notre manière de communiquer. Sur ce sujet, notre ligne était claire : mettre en lumière des projets de la ville et leurs avancées, les acteurs du territoire et leurs initiatives, plutôt que valoriser l’équipe municipale et la Maire elle-même. Nous assumions donc une communication institutionnelle relativement peu personnifiée, vigilante à ne jamais faire passer la communication avant l’action, et soucieuse de ne pas brouiller la frontière entre communication publique (celle de la Ville, en laquelle les habitants doivent pouvoir avoir confiance donc visant une forme de neutralité) et communication politicienne. Cette ligne était cohérente avec la posture générale de Poitiers Collectif.

Mais pendant la campagne, est venu en contrepoint un style très différent, celui d’Anthony Brottier : une communication extrêmement personnifiée, une présence vidéo massive donnant l’impression d’une visibilité permanente du candidat du candidat dans la ville – qui pouvait donner le sentiment d’une inversion assumée de la hiérarchie entre le fond et la forme. A l’heure où le sentiment de proximité et le besoin d’identification sont centraux, ces choix ont été efficaces. Anthony Brottier a aussi, peut-être avant tout, remporté cette élection sur le terrain de l’incarnation et de la communication politique – un comble pour celui qui nous reprochait régulièrement de ne faire « que de la com’ » !

En politique, il faut certes “faire ce qu’on dit”. Mais aussi “dire ce qu’on fait”, même si ce qu’on fait c’est juste aller se promener dans un quartier. Notre culture politique nous conduisait sans doute à privilégier davantage le premier impératif que le second.

La réaction de Marine Tondelier au lendemain des élections me semble assez juste sur ce point :

« Nous sommes souvent dépeints comme de bons élèves et techniciens. Et c’est vrai. Mais aujourd’hui, être sérieux et bien gérer sa ville ne suffit pas à être réélu. […] Les élus écologistes sont la plupart du temps les meilleurs élèves en termes de travail abattu, et ce quel que soit le mandat électif occupé. Le drame, c’est que presque personne ne le sait. Comme si on considérait que ça allait de soi. Que ça se verrait tout seul. Que parce que le bilan est bon chacun va s’en rendre compte. »

« Nous devons vivre avec notre temps et arrêter de considérer les réseaux sociaux et plus globalement la communication politique comme secondaires, quand ils sont si décisifs pour nos adversaires. Nous pouvons certes déplorer l’importance que tout cela prend, et il est très clair pour moi qu’il s’agit d’un signe d’une démocratie malade, mais cela ne change rien à la réalité dans laquelle nous vivons. »

Une mauvaise campagne ?

Là encore, on ne peut pas plaire à tout le monde.

Mais avec 15 mois de campagne, près de 10 000 portes frappées, plus de 150 militants actifs : nous avons probablement fait la meilleure campagne que nous avons pu. Ajoutons à cela une présence soutenue sur les réseaux sociaux et une identité politique « Poitiers Collectif » désormais clairement installée dans le paysage local, à laquelle s’est ajoutée ensuite celle de Poitiers en commun. Tout cela témoigne d’une mobilisation d’une ampleur rare à Poitiers, pour une campagne municipale, pour un mouvement citoyen local, même pour les organisations politiques qui nous soutiennent. A tel point que, parmi les éléments qui ont pu compter dans la défaite, cette belle mobilisation combinée au sentiment que Poitiers, ville historiquement de gauche, ne pouvait de toute façon pas basculer, a pu produire un effet démobilisateur : la victoire était « acquise d’avance ».

C’était une mobilisation joyeuse, colorée, vraiment collective. Le choix assumé de faire une campagne intègre et tempérée. Peu attaquer et ne pas répondre aux attaques, pour ne pas les nourrir. Ne pas se positionner « contre » mais « pour » (notre projet, nos propositions, notre équipe). N’entrer dans aucune outrance, ne pas nourrir les polémiques inutiles. Avec une conviction simple : une campagne électorale dit déjà quelque chose de la manière dont on exercera ensuite le pouvoir.

Cette posture éthique, cette campagne « propre », est une qualité unanimement reconnue, nous en avons eu de nombreux témoignages de tous bords. Mais ce n’est pas une arme électorale décisive, force est de le constater. Face à des discours plus émotionnels, plus simples voire parfois simplistes ou populistes, une campagne positive, nuancée, qui aspire à élever le débat public, sera souvent moins efficace pour remporter une élection.

« Vous payez votre alliance avec la France Insoumise »

C’est clairement le point qui a cristallisé le plus de réactions dans l’entre-deux tours : l’annonce de l’accord entre Poitiers Collectif et Poitiers en commun, soutenu notamment par la France Insoumise. Depuis, la conclusion que j’entends le plus au détour des marchés ou dans les cafés poitevins : « votre défaite est le prix d’une erreur stratégique ».

Aurions-nous gagné sans accord avec Poitiers en commun ? Je ne le pense pas.

Au premier tour, malgré notre arrivée en tête, l’écart avec Anthony Brottier était inférieur à 3 points. Nous n’avions tout simplement pas assez d’avance pour résister à une dynamique classique de second tour.

Ainsi, si l’on compare avec le score de 2020 : au premier tour, Poitiers Collectif avait un peu plus de 4 points d’écart (23,89 pour Poitiers Collectif, contre 28,21% pour Alain Claeys). Au second tour, la victoire avait été obtenue avec plus de 7 points d’avance (42,84 pour Poitiers Collectif, contre 35,60 pour Alain Claeys), un écart au second tour du même ordre que celui constaté en 2026 (47,32 pour Anthony Brottier contre 40,79 Poitiers Collectif), alors même que l’écart au premier tour était pour Anthony Brottier moins important que nous en 2020 (23,9 pour Anthony Brottier contre 26,41 pour Poitiers Collectif).

Autrement dit, même sans alliance, il est probable que l’effet « dégagisme », et donc des reports profitant au candidat arrivé deuxième au 1er tour de l’élection, aurait joué contre nous. Peut-être dans une proportion moindre que celle effectivement constatée, mais assez pour dépasser les trois petits points d’écart. A fortiori, en l’absence d’accord ou de soutien de la liste socialiste.

De même, sans alliance donc avec encore deux listes sur la ligne de départ, une partie des électeurs et électrices de Poitiers en commun se serait reporté, par effet « vote utile », sur la candidature Poitiers Collectif. Mais probablement pas assez pour compenser.

L’alliance entre nos deux listes était nécessaire, du point de vue des scores. Mais elle était aussi attendue par une grande partie de nos militant.e.s, et de nos électeurs et électrices. L’union de la gauche et des écologistes, aux élections nationales comme aux élections locales reste largement plébiscitée, comme le montre l’étude relayée par le Monde : « seuls 16 % d’entre eux [les sympathisants des organisations de gauche et écologistes] jugent qu’il ne fallait en aucun cas opérer ces fusions. C’est parmi les sympathisants socialistes que l’on trouve le plus de personnes opposées (27 %), tandis que les sympathisants « insoumis » se caractérisent par une aspiration unitaire sans réticence (près de la moitié d’entre eux estime qu’il fallait fusionner, quelle que soit la configuration) ».

Il faut toutefois reconnaître que cet accord a fait basculer la campagne dans un climat de tension inédit jusqu’alors, avec un focus quasi-unique : la France Insoumise.

Discours opportunistes, ou peur réelle ? Les deux, à mon sens.

Les discours opportunistes et parfois franchement populistes, d’abord, de celles et ceux qui, depuis des mois, certains éditorialistes locaux compris, construisaient à charge ce récit d’une alliance courue d’avance. Des flyers alarmistes distribués de nuit sur les pare-brise. Des posts sur les réseaux sociaux présentant la ville de Poitiers en cendres, comme après un effondrement. Des expressions publiques renvoyant dos à dos « les extrêmes », pointant du doigt la fausse « minorité de blocage » qu’aurait détenue LFI dans notre future équipe – mais par ailleurs n’évoquant aucun mot sur le score historique du RN à Poitiers.

Mais aussi un rejet, des peurs, qu’il faut entendre.

Les postures nationales de certaines figures de la France Insoumise, à commencer par Jean-Luc Mélenchon, provoquent chez une part importante de la population un rejet devenu presque viscéral. Bien sûr, la diabolisation médiatique et politique permanente de LFI en fait un épouvantail politique commode. Mais la stratégie de polarisation et de conflictualité permanente semble aussi assumée par Jean-Luc Mélenchon lui-même. Ce ton radical vise à capter une attente réelle et légitime de changement. Cette posture constitue un puissant catalyseur de mobilisation pour son socle militant. Elle contribue aussi à installer un ultime ring politique avec le RN. Cette stratégie apparaît toutefois peu soucieuse de ses conséquences sur le terrain : pour les militants devant défendre certaines déclarations en pleine campagne, pour la capacité à construire des majorités suffisamment larges pour remporter des élections dans des villes comme Poitiers, et plus largement sur les partenariats politiques. Elle interroge et inquiète aussi celles et ceux qui considèrent qu’il existe une continuité entre la manière de conquérir le pouvoir et celle de l’exercer ensuite.

Face à ces discours de rejet, quelle que soit leur nature, aucun éclaircissement sur le pourquoi de cet accord, aucun élément de réassurance, aucune objectivation de la place qui aurait effectivement été accordée aux élus insoumis (3 places sur 37 !), aucun rappel du fait que nous agissions dans un périmètre local et pas national, aucun engagement sur le cadre ferme posé par la Maire et Poitiers Collectif en matière de fonctionnement local apaisé, rien n’y a pu faire : c’est le rejet virulent et parfois en des termes et proportions irrationnelles qui a pris le dessus.

Tout un projet politique, toute une équipe, toute une campagne de 15 mois, résumés en la nécessité de « faire barrage » à la prise de pouvoir de la Mairie de Poitiers par la France Insoumise. Des relations politiques, partenariales, humaines, parfois stoppées net du jour au lendemain.

Cela produit un effet tenaille. Les listes soutenues par LFI sont aujourd’hui un socle incontournable, surtout dans des villes comme Poitiers où elles sont légitimées par le soutien d’un nombre important de votant.e.s, sans lequel il est donc difficile de construire une majorité de gauche. Mais c’est aussi un plafond, semblant en l’état actuel des choses indépassable : nous n’avons en rien élargi l’addition de notre électorat entre le premier et le second tour. Et cet accord a créé des fractures qui seront, pour certaines, difficiles à réparer.

Ce qui est constaté à Poitiers n’est pas isolé. L’étude IPSOS-… du Monde témoigne de ces tendances : les questions de l’étude « ne traduisent pas un niveau de vote espéré, mais éclairent la popularité ou le rejet de candidats potentiels ». La conclusion est sans appel : en premier dans ce classement, l’élection de Jordan Bardella (RN) suscite 36 % d’approbation, plus que Marine Le Pen (33 %), le revers de cette popularité demeurant un rejet encore majoritaire, réunissant respectivement 51 % et 54 % de « mécontents » dans cette éventualité. La perspective d’une élection de Jean-Luc Mélenchon (LFI) est la plus rejetée, à 81 %, plus encore que celle d’Eric Zemmour (75 %) ».

Comment (re)construire une gauche capable de dialoguer, de se respecter, de forger des majorités communes, dans ces conditions ?

A Poitiers, c’est pourtant un enjeu majeur devant nous : reconstruire ces liens et la possibilité d’horizons communs. Plus largement, reconstruire la confiance avec ces habitants de sensibilité de centre gauche, qui, culturellement et politiquement, ont peu de proximité politique et culturelle avec l’équipe d’Anthony Brottier, je pense que les années à venir vont le démontrer.

L’alliance de la gauche a-t-elle été trop tardive ? C’est une autre question qui revient parfois, et un regret que j’entends régulièrement, mais je ne crois pas que puisse expliquer la défaite. Bien sûr, la présence de quatre listes de gauche au premier tour — en comptant Lutte Ouvrière — ainsi que le choix du PCF de se « décrocher » de la liste Poitiers Collectif n’ont pas aidé à conforter la gauche sortante. Oui, une alliance plus précoce nous aurait donné davantage de temps pour répondre aux attaques visant la France Insoumise. Mais elle aurait aussi conduit à concentrer plus tôt notre énergie de campagne et de notre surface médiatique vers ce seul sujet, avec une pièce relançant le jukebox à chaque sortie polémique de JL Mélenchon. À mes yeux, cet argument a surtout tendance à orienter nos regards vers nos propres choix tactiques, plutôt que d’affronter une réalité plus profonde : aujourd’hui, même unie, la gauche ne parvient plus à susciter une confiance suffisamment large pour gagner. Et c’est bien là le chantier majeur qui nous attend.

Quid de la liste socialiste ?

La teneur de la campagne de la liste socialiste, l’absence d’accord avec Poitiers Collectif au soir du premier tour, puis le retrait de François Blanchard au 2nd tour, sont des facteurs significatifs, politiquement, pour comprendre la défaite.

En termes arithmétiques, tout d’abord. Les voix qui ont manqué à la gauche pour conserver Poitiers ne sont ni celles de Poitiers en commun et de ses soutiens, ni celles de Poitiers Collectif et de ses soutiens, mais celles du Parti socialiste. Et au-delà des chiffres, cela a aussi pesé sur une dynamique politique globale.

Un accord a pourtant été travaillé avec l’équipe de François Blanchard dès le soir du premier tour, prometteur et sans heurts sur les questions programmatiques, autant que sur le nombre de places. Point d’achoppement : la présence de la FI dans le tour de table.

Aurions-nous remporté l’élection en cas d’accord uniquement avec la liste socialiste ? 

Je ne le pense pas non plus. La campagne de François Blanchard, ainsi que la composition de son équipe, s’était construite presque exclusivement dans l’opposition à la majorité sortante. Dans ces conditions, un ralliement soudain aurait été difficile à expliquer à ses soutiens. Ainsi, François Blanchard aurait-il rejoint notre liste de second tour, je ne crois pas qu’une majorité de ses électeurs l’aurait suivi.

Il faut néanmoins prendre acte du fait qu’à l’issue du retrait de François Blanchard à la faveur d’Anthony Brottier, aucun report n’a été constaté vers Poitiers Collectif au second tour, malgré le soutien du PS de la Vienne à notre candidature. Cela doit nous interpeller : nous n’avons pas élargi nos soutiens. C’est un constat, qui doit nourrir notre feuille de route sur la reconstruction de la confiance avec les citoyens de centre gauche.

Anthony Brottier, Maire élu par le centre, la droite et l’extrême droite.

C’est le facteur le plus fort, mathématiquement parlant, de l’entre-deux tours : le report massif, dans des proportions inattendues, des voix de la droite et de l’extrême droite en faveur d’Anthony Brottier. Lucille Parnaudeau, candidate des Républicains notamment, a perdu plus de la moitié de ses voix entre le premier et le second tour (2591 voix au 1er tour, contre 1247 au 2nd). Charles Rangeard, candidat du RN, plus d’un tiers de ses voix (2665/1790). Le discours « anti-LFI », voire plus largement « anti-gauche », cumulé à la possibilité à portée de main de « dégager » la Maire sortante, a joué un rôle de catalyseur de mobilisation pour cet électorat autour de la candidature d’Anthony Brottier. Cela reflète aussi la droitisation plus générale du paysage politique national, à Poitiers comme ailleurs en France.

Et les quartiers ?

On a tendance à essentialiser le vote des quartiers, comme s’ils étaient faits d’une population type unique, dont il faudrait recueillir « la voix ». Or, les quartiers prioritaires, dits « QPV » se caractérisent par une grande diversité de population, sans doute même bien plus contrastée et polarisée que dans d’autres quartiers. Les Couronneries, par exemple, c’est autant des petits propriétaires dans de grandes co-propriétés Place de Provence que des locataires Ekidom installés dans le quartier de très longue date, ou encore que de familles arrivées de l’étranger il y a de cela une ou deux générations, ou encore arrivées récemment, dont tout ou partie des membres ne peut pas voter.

Si l’on regarde les voix des Couronneries et des 3 cités, parce que ce sont les QPV les plus importants et les moins hétérogènes, donc les plus représentatifs d’un vote dit « de quartier », la première conclusion que l’on peut tirer : personne n’a gagné la voix des quartiers.

La gauche Poitiers Collectif + Poitiers en commun arrive en première place, au premier tour. Au second tour, les quartiers dans leur ensemble ne font pas exception à la sur-mobilisation et aux effets de report en faveur d’Anthony Brottier. Ces 3 candidatures ont progressé largement en nombre de voix entre 2020 et 2026.

Mais ce qui reste le plus frappant : le vote RN, qui a pu atteindre 20% dans certains bureaux de vote de ces quartiers. Et l’abstention, massive, qui constitue à mon sens l’un des premiers chantiers devant nous : redonner l’envie et les moyens de la participation citoyenne, notamment par le vote, aux habitantes et habitants dont la voix, de fait, n’est ici pas prise en compte.

Où sont les réseaux ?

Un contraste m’interpelle.

D’un côté, la mobilisation et le soutien fortement affirmé, publiquement et en off, d’un certain nombre de réseaux d’acteurs, en soutien de la candidature d’Anthony Brottier : le MEDEF, Poitiers le Centre pour les plus explicites d’entre eux, mais aussi de différentes personnalités issues de milieux économiques et consulaires. Et de l’autre, une mobilisation beaucoup plus discrète, voire absente, des réseaux qui, objectivement, avaient le plus intérêt au maintien d’une majorité municipale de gauche : les réseaux d’éducation populaire, culturels, d’économie sociale ou de l’insertion, les réseaux syndicaux…

Cela fait écho à un décalage souvent ressenti pendant le mandat : celui d’un rapport de forces très audible et structuré du côté conservateur ou libéral — contre l’augmentation du versement mobilité, contre certaines hausses d’impôts, contre les projets urbains et leurs impacts sur la place de la voiture — tandis qu’en face, les relais de soutien aux politiques municipales apparaissaient presque invisibles, moins assumés et organisés, dans les réunions publiques comme sur les réseaux sociaux.

A grands traits, on pourrait dire qu’alors que la droite est portée, et sera soutenue dans son maintien au pouvoir, par des réseaux bien organisés ; aujourd’hui, les équipes municipales de gauche gouvernent de manière plus isolée, et doivent compter avant tout sur elles-mêmes pour défendre leur action, autant que pour être reconduite aux responsabilités.

Comment l’expliquer ?

D’abord, il faut à mon sens constater, et déplorer, une réalité plus générale : la faible mobilisation d’un certain nombre de réseaux y-compris pour des sujets qui les concernent au premier chef. En d’autres termes : il ne faut pas le prendre « contre nous ». A titre d’exemple, deux mobilisations à forte ambition nationale ont eu lieu dans les dernières années. D’une part une mobilisation des centres sociaux en janvier 2024 pour alerter sur leur situation économique ; d’autre part, une mobilisation du Mouvement associatif intitulée « Ça ne tient plus ! » en octobre 2025, « car leur situation financière s’est considérablement dégradée et que les autres formes d’interpellation n’ont pas abouti ». A Poitiers, malgré une vie associative particulièrement dense, et alors protégée par une action municipale soutenante, ces mobilisations sont restées très limitées. Le faible nombre et la faible ampleur des mobilisations politiques et sociales aujourd’hui sont une réalité qui n’est plus à démontrer, à Poitiers comme ailleurs.

Ensuite, un certain nombre de ces structures associatives, culturelles ou d’éducation populaire, dépendent fortement des financements publics, notamment des collectivités territoriales. Et sont donc bien plus exposées aux risques liés à des prises de position politiques que ne le sont les réseaux économiques.

Il faut aussi reconnaître qu’une partie de ces réseaux a entretenu avec notre majorité une relation exigeante, parfois critique, assumant une forme de vigilance particulière envers les exécutifs de gauche. Une logique du « qui aime bien châtie bien », en quelque sorte : attendre davantage d’une municipalité attentive aux politiques sociales que d’exécutifs de droite ou libéraux ont on n’espère pas grand-chose. C’est une approche qui peut s’entendre, et efficace en un sens puisque la gauche se caractérise aussi par sa capacité à écouter les mobilisations sociales et citoyennes. Ces revendications ont d’ailleurs produit des évolutions concrètes, si l’on pense par exemple à la résidence Edith Augustin, ou à la politique de rémunération des agents de nos collectivités. Mais, de fait, cette conflictualité a contribué à installer dans le débat public l’image d’une municipalité continuellement contestée. Et elle a pu conforter une culture de la confrontation plus que de la co-construction, qui suppose d’assumer une part de compromis et de partage des responsabilités.

Lorsque je partage ces réflexions autour de moi sur le rôle des réseaux dans l’issue de l’élection, j’entends beaucoup de « oui mais » :
oui, mais telle politique aurait pu aller plus loin ;

oui, mais telle décision était trop radicale — ou au contraire pas assez ;

oui, mais la communication municipale manquait de clarté ;

oui, mais l’union de la gauche est arrivée trop tard…

Tous ces avis ont leur place, bien sûr.

Mais regardons les choses en face  : lorsque la gauche, lorsque ces réseaux, se posent toutes ces questions, posent tant de conditions à l’expression d’un soutien même timide, hésitent à afficher des convergences ; la droite, elle, a des réflexes de corps, et ne tortille pas.

Alors qu’Anthony Brottier n’était soutenu par aucun parti du centre ou de la droite au premier tour, alors même que la droite et l’extrême droite avaient toujours des candidats en lice, un certain nombre de leurs soutiens publics (dont les partis LR, Horizons, Modem, UDI), de leurs électeurs, et même de leurs colistiers, se sont massivement reportés sur Anthony Brottier. Le « troisième tour » à Grand Poitiers a prolongé cette impression : une mobilisation efficace de la droite, face à une gauche dispersée donc absente. Et le fait d’avancer comme un seul homme continue même après l’élection, avec une droite qui soutient en chœur la décision d’augmentation massive d’impôts à Grand Poitiers, sans projet de territoire ou économies structurelles internes engagées au préalable, une posture qu’elle sait pourtant reprocher avec véhémence aux exécutifs de gauche.

Reconstruire des formes de mobilisation collective, recréer des liens de confiance et d’engagement réciproques avec les réseaux associatifs, syndicaux, culturels ou citoyens constitue assurément l’un des grands défis des années à venir pour nos organisations politiques et nos équipes élues, à Poitiers comme ailleurs. Mais c’est bien dans un jeu collectif et coopératif qu’il faudra se lancer : un travail d’écoute, de dialogue, d’engagement réel et de responsabilités partagées.

Le retour de l’homme fort

La victoire d’Anthony Brottier marque également le retour d’une certaine incarnation du pouvoir : une forte personnalisation, une centralisation des décisions entourée de relais masculins loyaux, une valorisation des performances physiques, et une posture plus autoritaire, tout du moins perçue comme telle. Autant d’attributs plutôt masculins en politique, au point que l’on peut parler d’une forme de « retour de l’homme fort ».

Aujourd’hui, il me paraît évident que l’exercice du mandat, la campagne puis le « troisième tour » à Grand Poitiers ont révélé une différence persistante de perception — et donc de traitement — entre un homme et une femme en politique. Cette différence se reflète dans le regard et l’attitude du grand public, de certains journalistes et médias, des commentateurs sur les réseaux sociaux, mais aussi chez plusieurs interlocuteurs, y compris administratifs et politiques.

Cela reste difficile à objectiver, et mériterait une étude à part entière. Mais je ne suis pas la seule à avoir le sentiment d’assister, après une parenthèse, au retour d’un fonctionnement en « boys club » dans certaines sphères politiques locales : un réseau d’hommes donnant l’impression de reprendre ce qui lui avait été volé, renouant avec ses connivences, et ses codes politiques traditionnels. Le soutien d’Alain Claeys à Anthony Brottier peut aussi être lu à travers ce prisme.

A Poitiers, ce phénomène est d’autant plus perceptible qu’il contraste avec le modèle que nous avons porté pendant six ans : un pouvoir partagé en équipe, une incarnation souvent collective – donc des voix multiples plutôt qu’une grosse voix-, un exécutif ouvert au débat et à la participation citoyenne. En somme, une tentative de s’émanciper d’un certain nombre de codes conventionnels et traditionnellement masculins du pouvoir.

Il faut cependant le reconnaître : cette aspiration à une pratique démocratique plus horizontale semble reculer face à une demande croissante de verticalité, de fermeté et d’incarnation individuelle. Ce « retour de l’homme fort » correspond à une attente de l’époque. Dans une période anxiogène, beaucoup se tournent vers des figures perçues comme plus puissantes et sécurisantes, qui ne partagent ni leurs réflexions ni leurs responsabilités mais indiquent la direction à suivre, et qui assument d’être là pour « cheffer ».

Dans ce contexte, il m’est difficile de ne pas penser que, si j’avais été un homme, notre candidature et le bilan de notre mandat, auraient probablement été perçus comme plus solides, et donc moins contestés.

Cette intuition poitevine se reflète d’ailleurs à l’échelle nationale.

Selon l’index de féminisation du pouvoir réalisé par Oxfam après les municipales, seulement 22 % des postes clés du pouvoir à l’échelle locale sont occupés par des femmes, soit une baisse de 2,6 points par rapport à 2025. Le nombre de femmes maires n’a progressé que de 2 points, un résultat d’autant plus interpellant que ces élections étaient les premières à appliquer la parité sur l’ensemble du territoire, suite à la loi de 2025. Plus frappant encore, leur nombre recule dans les villes préfectures : les femmes dirigeaient 21 des 101 villes préfectures avant 2026 ; elles ne sont désormais plus que 13.

Conclusion

Une élection n’est jamais gagnée d’avance, et son issue se joue souvent à la dernière minute : on l’avait souvent entendu… nous l’avons expérimenté.

Pendant un mandat, l’attention portée à chacun, la volonté de gouverner pour toute la ville – et pas seulement pour la fraction de son électorat, c’est apprécié. Une nouvelle majorité consacre d’ailleurs souvent beaucoup d’énergie à retisser des liens avec celles et ceux qui l’abordaient avec méfiance et préjugés. Le long terme joue donc, assurément, sur l’image générale d’une équipe, sur la qualité des relations avec les réseaux d’acteurs, sur la connaissance de leurs réalités et celles des habitants. Mais… au moment décisif, les réflexes politiques, culturels et sociaux pèsent bien plus lourd.

Et quelques semaines après, persiste le sentiment d’un paradoxe.

D’un côté, une forte aspiration au changement, qui s’est exprimée dans le soutien à Anthony Brottier, mais aussi dans la poussée du vote RN en particulier dans certains quartiers. Mais pour autant… Le candidat élu ne l’a pas du tout été sur la base d’un programme de rupture. Ses priorités programmatiques reposaient surtout sur une priorisation des enjeux très quotidiens, comme évoqué plus haut, associée à une promesse implicite de « retour à la normale », voire de retour en arrière sur certains de ces sujets. Même sur les grands projets pour le territoire, comme celui du renouvellement du quartier de la gare, la prudence dominait davantage qu’une vision alternative forte.

J’ai donc le sentiment que ce qui a gagné, à Poitiers comme sans doute dans d’autres villes où les Maires écologistes ont été battus, c’est moins une dynamique de transformation qu’une forme de conservatisme tranquille, une réticence diffuse face aux changements en cours. Une version actualisée de « l’écologie, ça commence à bien faire » de Nicolas Sarkozy.

Entre une candidature

  • qui assume que le changement est nécessaire pour faire face à des réalités qui s’imposent radicalement à nous comme la lutte contre le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité ;
  • qui aborde de front la précarisation de la société et les nouvelles formes de la précarité sociale, sans œillères, sans distinction liée à l’origine ;
  • qui écoute et intègre dans son action les nouvelles préoccupations sociétales autour du féminisme, des discriminations, de la défense des libertés publiques ;
  • plus largement, entre un discours qui assume la complexité de l’action publique, les arbitrages difficiles qu’impose l’exercice du pouvoir surtout en 2026…

… et une candidature portant, explicitement ou non, l’idée qu’il serait encore possible de préserver une forme de continuité familière, de limiter les changements, de « revenir à quelque chose de plus simple » ; c’est la seconde option qui gagne. Et c’est celle qui apparaît aujourd’hui la plus rassurante pour une part importante de la population.

Nous vivons dans une période de déni socialement construit, sur de nombreux sujets – écologiques, sociaux, démocratiques. Et cette séquence municipale se déroule à un an de 2027, dans un climat national marqué par une forme de sidération face à la possibilité désormais très concrète d’une arrivée du Rassemblement national au pouvoir.

Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si les citoyennes et citoyens veulent du changement. Mais quel changement ils sont prêts à accepter, à soutenir.

***

Les éléments de ce regard post-élection municipales sont autant d’ingrédients à verser à une feuille de route pour les années à venir. 2027 sera un jalon majeur pour notre avenir, mais à l’échelle locale, les échéances seront nombreuses, et notre capacité à relever la tête sera cruciale.

Ainsi, cette feuille de route dessine déjà, à mon sens, plusieurs chantiers essentiels.

D’abord, tenter de reconstruire la confiance entre l’ensemble des sensibilités de gauche, et de centre gauche. Et avant tout, retrouver une capacité de dialoguer entre nos organisations et nos électeurs et électrices : les invectives et les excommunications respectives au niveau national, souvent traduites en tensions locales, produisent une forme d’incommunicabilité délétère pour tout espoir d’horizon commun.

Ensuite, et avant tout, s’ouvrir, sortir réellement de notre zone de confort, profiter de ce rôle minoritaire pour redoubler de présence collective sur le terrain, faire une place dans nos équipes à des profils vraiment différents de nos sociologies militantes. Afin de partir réellement de tous ces besoins, toutes ces préoccupations pour construire nos projets politiques, et reconstruire la confiance avec celles et ceux que, même tous ensemble, nous ne parvenons plus à convaincre que nous pouvons apporter du mieux pour leur vie quotidienne, pour l’avenir de leurs enfants.

Une confiance, une capacité de mobilisation collective, à reconstruire aussi avec les réseaux associatifs, citoyens, syndicaux, culturels ou économiques, non pas comme des partenaires extérieurs que l’on sollicite ponctuellement, mais comme des espaces de dialogue, d’engagement et de construction collective, qui ont vocation à se nourrir mutuellement.

Enfin, un enjeu majeur demeure la mobilisation des plus exclus de la politique, notamment dans les quartiers où l’abstention reste extrêmement forte. Le défi n’est pas uniquement de convaincre davantage : il est aussi de mobiliser celles et ceux qui ne votent pas, qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales, et qui se sentent à distance de la vie démocratique, alors que c’est bien souvent sur elles et eux que les choix politiques ont le plus d’impact.

Partager
Léonore Moncond'huy
Cheffe de file de la gauche et de l’écologie au Conseil municipal de Poitiers