Contributions politiques

Colloque – Quelles nouvelles conquêtes pour le temps libéré ?

« 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de sommeil ». C’est le slogan adopté par la CGT lors de sa fondation. Et il a fallu attendre bien longtemps avant d’avancer, peu à peu, vers cet équilibre revendiqué.

Carte blanche à l’occasion du colloque organisé par Benjamin Lucas, Député.

« 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de sommeil ». C’est le slogan adopté par la CGT lors de sa fondation. Et il a fallu attendre bien longtemps avant d’avancer, peu à peu, vers cet équilibre revendiqué.

La question du temps est au cœur des luttes sociales du XXe siècle : tout au long du XXe siècle, les mouvements sociaux, les mouvements politiques, se sont battus pour réduire le temps qu’occupait le travail dans le temps de vie global. Un combat marqué par les dates symboliques de la légalisation du repos dominical en 1906, de l’instauration des congés payés par le Front Populaire en 1936, ou encore de la généralisation de la retraite en 1945. Et la réforme des retraites telle qu’elle est aujourd’hui imposée montre combien les acquis restent à défendre, avec un temps dédié au travail qui regagne du terrain sur le temps de vie global, à grand coups de réforme des retraites plus idéologique que bien nécessaire.

À ce titre, historiquement et même aujourd’hui, le temps libre peut apparaître avant tout comme un temps libéré du travail. Libéré, délivré, oui ; mais pour faire quoi ?!

Dans l’histoire du XXe siècle, ce temps libéré a aussi ouvert de formidables espaces de développement de politiques culturelles, sportives, touristiques, mais également d’éducation populaire, dès le plus jeune âge. Le temps libre, n’étant plus par principe l’expression d’un privilège social, mais un temps social commun, fait alors l’objet d’appropriations politiques visant à l’émancipation de l’individu, mais aussi voire avant tout à la construction de valeurs collectives, et à la formation de citoyens libres et éclairés. Par exemple, de nombreuses municipalités dont les « banlieues rouges » se lancent dès les années 1920 dans une politique volontariste de « colonies municipales », et l’arrivée du Front Populaire marque une accélération, avec un fourmillement de mesures nouvelles en faveur du temps libre et des loisirs pour toutes et tous : création de clubs de sport, ciné-clubs, centres de plein air, auberges de jeunesse…

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Aujourd’hui, pour des questions de logiciel politique, et à mesure que la précarité de l’emploi s’ancre plus profondément dans la société française, les débats et les politiques sociales y-compris celles le plus soutenues par la gauche se recentrent sur la question de l’insertion professionnelle et de l’emploi. Avec des angles d’attaque différentes, bien sûr, mais toujours autour du travail. La valeur travail est sur-valorisée, plutôt le « statut-travail » (cf réforme du RSA – « il faut travailler parce-que, par principe, c’est bien »). On prône l’insertion professionnelle à tout prix, et la manière dont chacune, chacun, peut travailler son « employabilité », jusqu’aux aînés qui doivent, jusqu’au bout, se « reconvertir ». La gauche a prôné le « travailler moins pour travailler tous », sous l’angle du partage donc, et le Président Hollande avait fait de l’inversion de la courbe du chômage l’indicateur de réussite ultime de son mandat. Qu’on ne se méprenne pas : je n’ai personnellement rien contre la valeur travail, et il faudrait être aveugles aux réalités sociales pour considérer l’emploi comme une option pour la plupart de nos concitoyens.

Mais ce faisant, dans les logiciels politiques, l’emploi tend à devenir le seul vecteur d’insertion dans la société, et d’épanouissement personnel. Outre la question de l’exclusion sociale des personnes privées d’emploi, cette approche renonce à penser l’émancipation de l’individu et la cohésion sociale comme pouvant advenir hors du rapport au travail. Alors même que les revendications s’élèvent sur le travailler moins, moins longtemps, parce-que le travail épuise, mais aussi parce-qu’il ne répond plus à la quête de sens de nombre de gens – là encore, les politiques « sociales » du moment peinent à y répondre. Et que leur répondons-nous ?

Parallèlement, s’effrite la dimension politique les politiques culturelles, sportives, et plus encore les politiques d’éducation populaire, peu à peu invisibilisées. Depuis quand cela n’a-t-il pas vraiment fait l’objet d’enjeux politiques ? Pour parler d’éducation populaire, un secteur que je connais bien, nous sommes bien loin du temps, qui nous semble aujourd’hui une carte postale dorée, du « Ministère du temps libre » : les Ministères du Sport d’une part, de la Jeunesse et de l’Education Populaire d’autre part, ainsi que leurs administrations respectives, sont mises sous la tutelle du Ministère de l’Education Nationale en 2021. La gestion de la politique du sport est peu à peu externalisée, le temps de loisirs, de plus en plus marchandisé : l’Etat se désengage. Les collectivités, les associations, vendent leurs colonies à la mer, faute de moyens pour les entretenir, ou de flamme politique pour les porter. Les politiques d’éducation populaire, les politiques du loisir, disparaissent des organigrammes comme elles disparaissent des débats, sans bruit…

Et pourtant. Tant d’inégalités augmentent dans le temps libre, au-delà de l’accès au temps libre en lui-même, les vacances, le voyage, la culture, et même la jeunesse, deviennent aujourd’hui des privilèges, plus que des droits offerts à chacun. On estime qu’1 enfant sur 3 est privé de vacances. Des inégalités dans le temps libre bien souvent invisibilisées. Ce faisant ce sont autant d’espaces de développement des droits culturels, du droit à l’évasion, autant d’espaces communs où l’on fait société, dont sont privées de plus en plus de personnes. Et pour la société, c’est une perte majeure : où, ailleurs que dans les colonies de vacances, dans les associations sportives ou culturelles, avons-nous une telle opportunité de faire vivre la mixité, d’ouverture sur le monde, de construire du commun ? Et comment vivraient les associations, qui sont l’un des socles de la République, sans les jeunes retraités qui les font vivre ?

Pour nous, politiques, laisser le temps libre comme un champ politique en friche, en adoptant peut-être par effet miroir le logiciel dominant selon lequel il n’y aurait d’émancipation que par le travail, en laissant les espaces collectifs ne se développer que dans des cercles privés donc homogènes et inégalitaires, serait risquer de passer à côté d’un enjeu majeur de cohésion sociale, et d’émancipation collective et individuelle. 

Ainsi, pour nous qui portons au cœur de notre vision de la société la justice sociale, il y a urgence non seulement à défendre le temps libéré, mais à réinvestir ce temps préservé libre comme un champ de politiques sociales. Parce-que nous en avons éminemment besoin pour répondre aux enjeux de la société actuelle – inégalités, fractures sociales, reculs démocratiques notamment.

Et c’est un champ extrêmement positif ! Nous qui sommes si souvent à la recherche d’un imaginaire positif, vers lequel nous projeter collectivement, on le tient là !

Attention, qu’on se comprenne bien : il ne s’agit pas d’organiser une réappropriation institutionnelle de l’ensemble du temps libre – les activités libres de toute prescription extérieure sont aussi une source d’épanouissement, de repos du corps et de l’esprit, indispensable à chacun et chacune. Il s’agit en premier lieu de rechercher l’égalité, et la justice, dans l’accès aux offres culturelles, éducatives, et de se réapproprier un espace politique élargissant notre vision de l’émancipation de l’individu.

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Heureusement, les initiatives ne manquent pas !

Ce colloque en est l’exemple, et je suis personnellement ravie, soulagée, que les enjeux liés au temps libres reprennent des couleurs dans nos combats politiques.

La Ville de Poitiers a impulsé, en 2022, les premières Rencontres Nationales de l’Education Populaire, avec le CNAJEP, dont les prochaines se tiendront en 2024. Un événement pour contribuer à cette impulsion collective : à nouveau, faire commun, entre élus, techniciens, associatifs, autour de l’éducation populaire ; former les nouvelles générations d’élus et de cadres, qui bien trop souvent ne méprisent pas l’éducation populaire mais ne la connaissent pas, ou plus – fut un temps où tout bon politique ou cadre administratif avait fait ses gammes aux CEMEA ou à la Ligue de l’Enseignement; et réinterroger, collectivement, le rôle que nous souhaitons donner à l’éducation populaire dans notre monde en plein bouleversement.

Les propositions ne manquent pas. J’adore la proposition de Benjamin Lucas d’affecter les moyens du SNU à une grande revalorisation des politiques d’éducation populaire : rêvons d’une grand plan d’investissement public pour rénover nos centres de vacances ! Ne laissons pas les derniers centres publics devenir au mieux des friches, au pire des club meds qui privatiseront un accès à la mer dont les enfants les plus précaires ne pourront plus bénéficier ! Soutenons, résolument, la reconnaissance du secteur de l’animation ! Renforçons les chèques vacances, rendons-les plus accessibles, et ouvrons-les davantage aux seniors ! Encourageons le re-développement des politiques de soutien aux départs en vacances !

A Poitiers, l’une de nos premières décisions a été de mettre en place une politique « Vacances pour tous », dès le mois d’après notre élection, car après avoir passé des mois confinés dans des appartements, il y avait urgence, pour nombre d’enfants. Et c’est un vrai succès, encourageant pour toute collectivité qui souhaiterait se lancer. Nous travaillons avec les associations d’éducation populaire qui, elles aussi, ont bien besoin de soutien, de 150 enfants la première année, nous sommes passés à presque 5000 en 2023, et la demande ne faiblit pas. Ainsi, nous donnons accès au plus grand nombre à un espace éducatif sans équivalent, celui de l’éducation populaire ; nous contribuons à offrir à chacun, chacune, un droit à l’évasion; mais nous activons aussi un levier majeur de mixité entre les publics de la ville, et de cohésion sociale : les séjours collectifs entre jeunes de différents quartiers, de différents milieux, forgent des expériences communes, créent un vécu commun et égalitaire, et sont aussi un moyen de lutter contre les tensions, le repli sur soi, et l’insécurité.

Les vacances, c’est dans deux mois, et d’ici là, je vous souhaite une très bonne journée de travail, et rendez-vous à Poitiers en 2023 !

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Charles
Cheffe de file de la gauche et de l’écologie au Conseil municipal de Poitiers